Salvayre, Lydie «Marcher jusqu’au soir» (2019)

Autrice : Née en 1946 d’un père Andalou et d’une mère catalane, réfugiés en France en février 1939, Lydie Salvayre passe son enfance à Auterive, près de Toulouse.
Après une Licence de Lettres modernes à l’Université de Toulouse, elle fait ses études de médecine à la Faculté de Médecine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient pédopsychiatre, et est Médecin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans. Lydie Salvayre est l’auteur d’une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l’objet d’adaptations théâtrales.
La Déclaration (1990) est saluée par le Prix Hermès du premier roman, La Compagnie des spectres (1997) reçoit le prix Novembre (aujourd’hui prix Décembre), BW (2009) le prix François-Billetdoux, Hymne (2011), Sept femmes (2013) et Pas pleurer (2014) a été récompensé par le prix Goncourt 2014. En 2017, elle publie «Tout homme est une nuit», en 2019 «Marcher jusqu’au soir»
Résumé : L’humeur railleuse et le verbe corrosif, Lydie Salvayre se saisit du prétexte d’une nuit passée au musée Picasso pour questionner le milieu artistique et ses institutions. Se tournant vers son enfance de pauvre bien élevée et abordant sans masque son lien à un père redouté et redoutable, elle essaie de comprendre comment s’est constitué son rapport à la culture et à son pouvoir d’intimidation, tout en faisant l’éloge de Giacometti, de sa radicalité, de ses échecs revendiqués et de son infinie modestie.
Stock – 03.04.2019 – 224 pages /
Mon avis : Le titre du livre est tiré du poème de Baudelaire « La mort des pauvres » dont voici la première strophe:
« C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;
C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir
Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu’au soir ; »
Un « voyage intérieur » que cette nuit au Musée. Qui nous parle à la fois d’art, de Giacometti, de Picasso mais dans lequel Lydie Salvayre lâche prise et laisse remonter toutes ses peurs et ses angoisses.
Passer une nuit seule dans un musée, pouvoir déambuler à sa guise, avoir les œuvres pour soi tout seul… A première vue, cela semble juste magique ; mais l’expérience peut aussi virer au cauchemar… faire resurgir les peurs enfouies… La liberté se transformer en cage, le silence en oppression, les sculptures en silhouettes angoissantes, le silence en vide, et l’envie qui submerge tout est celle de sortir de cette prison qu’est le musée, pour être à nouveau dans le bruit, la vie, le vivant…
A partir de la statue de l’homme qui marche – que Giacometti a créée six ans avant de mourir, Lydie Salvayre recrée l’univers du peintre ; la silhouette de l’homme qui marche exprime l’acharnement de l’être humain à avancer, à continuer de vivre, pas après pas, même si c’et pour aller vers la mort, comme les espagnols qui ont fui l’Espagne lors de la « retirada ». Dans le livre, la vie de l’autrice se confond par avec sa façon d’appréhender les sculptures.
Elle nous livre une réflexion sur la mort et le vivant, fait s’opposer Picasso (Artiste refusant la mort) à Giacometti (artiste tendant vers la mort). Pour Giacometti, les œuvres sont figées et bien moins intéressantes que les vivants ; il vit pour créer et non pour les bienfaits et les richesses que pourrait lui apporter la création. C’est aussi une superbe analyse de Giacometti, tant la personne que sa manière de concevoir la vie et son œuvre.
Il y a aussi la réflexion sur l’élite, sur l’Art réservé aux riches, sur le poids de la condition sociale. Le poids du monde sur ses épaules, depuis sa plus tendre enfance, la difficulté de s’intégrer dans le monde malgré son érudition, le fait de se sentir jugée « modeste » car elle s’efface dans le monde… Le poids qui se retrouve sur les épaules de l’homme qui marche… Au fil des pages, l’art de Giacometti et l’âme de l’autrice se confondent, se mêlent.
Et la question ne peut que se poser : Quel est notre rapport à l’art ? L’Art est-il fédérateur ? Quelle est l’utilité des musées…
Et cette écriture flamboyante qui épouse les sentiments, la révolte, qui nous fait plonger dans ses états d’âme… une fois de plus un livre qui m’a pris aux tripes.
Et l’envie de découvrir la collection « Ma nuit au Musée » aux éditions Stock…
Extraits :
Et cependant marchant, marchant, marchant, marchant, marchant, continuant de marcher, continuant bravement de marcher et de regarder droit devant, continuant de marcher d’un grand pas, sans flancher, continuant de marcher dans un univers de décombres, malgré le non-sens, malgré le peu d’espoir, malgré l’absurdité, malgré l’absolue solitude, malgré la violence des hommes, malgré la précarité des choses et malgré toutes les apocalypses annoncées, continuant de marcher car cesser de marcher voulait dire mourir, continuant de marcher contre le vent et les défaites, tout comme Giacometti, tout comme moi, tout comme nous.
Mais le silence autour de moi devenait de plus en plus oppressant. Les objets qui m’entouraient, tous les objets me semblaient à présent hostiles. J’avais le sentiment qu’ils m’assaillaient.
J’étais comme ce Chien de Giacometti que j’avais aperçu de loin dans l’une des salles du musée en me promettant d’aller le revoir : malheureux, misérable et complètement perdu.
[…] le musée c’est en quelque sorte l’église. On doit y affecter la même déférence religieuse, la même solennité et la même piété, on se plie aux mêmes liturgies et aux mêmes génuflexions mentales, on y est cérémonieux, on y parle bas, on menace d’un chut quiconque ose élever la voix, on y a l’âme mystique, on s’y recueille, on y est passif, on y est craintif, on se fait tout petit.
J’avais écrit « c’est cette immense modestie de Giacometti » et non pas « Giacometti avait l’air bien modeste », avez-vous saisi la nuance ? Avez-vous perçu mes agneaux l’inflexion de ma voix lorsque j’écrivais « c’est cette immense modestie » ? Avez-vous perçu le respect et l’admiration que je glissais en ces deux mots?
Avez-vous perçu que je désignais par eux une vertu très belle et exceptionnellement rare chez les artistes en général et les écrivains en particulier, une vertu, disait un philosophe dont j’ai oublié le nom, une vertu qui possédait les qualités de l’eau : absolument nécessaire et absolument invisible.
L’Homme qui marche marchait vers la mort, comme moi, comme nous, mais lui le savait, et ce savoir lui courbait l’échine et le faisait infiniment modeste.
Il savait que sa vie le menait au néant, et que toute la poésie du monde, tout l’art du monde, tout l’or du monde et toute la philosophie du monde n’y changeraient strictement rien.