Da Empoli, Giuliano « Le mage du Kremlin » (2022) 288 pages

Da Empoli, Giuliano « Le mage du Kremlin » (2022) 288 pages

Auteur : Giuliano da Empoli , né en 1973 à Neuilly-sur-Seine, est un écrivain et conseiller politique italo-suisse.  Il est le président de Volta, un think tank basé à Milan, et enseigne à Sciences-Po Paris. Il a été conseiller politique de Mattéo Renzi 

Depuis 1996, il publie régulièrement des articles et des éditoriaux dans les principaux journaux italiens, parmi lesquels le Corriere della Sera, La Repubblica, Il Sole 24 Ore et Il Riformista.

Oeuvres (traduites) : Le Florentin (2016) – Les Ingénieurs du chaos (2019) – Le mage du Kremlin (2022)

Gallimard – 14.04.2022 – 288 pages / Folio – 04.01.2024 -315 pages
(Grand Prix du Roman de l’académie Française 2022 – Prix Honoré de Balzac 2022 – Prix Goncourt « non-officiel » (Espagne / Belgique/ Portugal : 2022)

Résumé:

On l’appelait le « mage du Kremlin ». L’énigmatique Vadim Baranov fut metteur en scène puis producteur d’émissions de télé-réalité avant de devenir l’éminence grise de Poutine, dit le Tsar. Après sa démission du poste de conseiller politique, les légendes sur son compte se multiplient, sans que nul puisse démêler le faux du vrai. Jusqu’à ce que, une nuit, il confie son histoire au narrateur de ce livre… 

Ce récit nous plonge au coeur du pouvoir russe, où courtisans et oligarques se livrent une guerre de tous les instants. Et où Vadim, devenu le principal spin doctor du régime, transforme un pays entier en un théâtre politique, où il n’est d’autre réalité que l’accomplissement des souhaits du Tsar. Mais Vadim n’est pas un ambitieux comme les autres : entraîné dans les arcanes de plus en plus sombres du système qu’il a contribué à construire, ce poète égaré parmi les loups fera tout pour s’en sortir. 

De la guerre en Tchétchénie à la crise ukrainienne, en passant par les Jeux olympiques de Sotchi, Le mage du Kremlin est le grand roman de la Russie contemporaine. Dévoilant les dessous de l’ère Poutine, il offre une sublime méditation sur le pouvoir.

L’auteur relate sa rencontre imaginée, une nuit à Moscou, avec l’énigmatique Vadim Baranov, autrefois artiste, producteur d’émissions de télé-réalité et éminence grise de Vladimir Poutine, surnommé le Tsar. Retiré des affaires au moment du récit, Vadim Baranov raconte sa jeunesse, sa vie dans les années 1990 en Russie, son apport à l’ascension politique du « Tsar » à partir de 1999 et son expérience du pouvoir, thématique centrale de l’ouvrage. (Résumé repris sur Babelio)

Mon avis:

Un roman, certes mais aussi un vérité historique qui nous révèle comment Vladimir Poutine a accédé au pouvoir. Il nous permet de comprendre comment il est passé de fonctionnaire à dirigeant, comment son cerveau fonctionne et comment il s’est appuyé sur les personnages qui l’entouraient pour gravir les échelons. Mais ce qui fait tout le succès de la démarche de l’auteur est l’approche romanesque de cette accession au pouvoir et l’étude psychologique des personnages. Il y a Poutine, certes mais il y a le mage, l’éminence grise.. et surtout le thème du pouvoir. Le mage, inspiré d’un personnage qui a existé, le conseiller de l’ombre, Vladislav Sourkov, que l’auteur présente comme « le nouveau Raspoutine »
Et il y a le contexte, tant national qu’international, l’analyse de l’histoire et de la mentalité russe, l’héritage des Tsars. Le Kremlin et ses coulisses, un monde effrayant, une mécanique parfaitement huilée, une machine de guerre qui va se révéler au monde en février 2022, avec l’invasion de l’Ukraine. Et en lisant le roman, on comprend – même si on n’est pas très versés dans la politique – le pourquoi du comment . Et on comprend que l’invasion de l’Ukraine était prévisible…
Et grâce à la vie des personnages, inventée certes,  le coté historique passionnant n’est pas livré de manière indigeste. J’ai dévoré le roman.
Et je cite la toute fin du livre pour que vous ne vous fassiez pas d’illusions : « Ce roman est inspiré de faits et de personnages réels, à qui l’auteur a prêté une vie privée et des propos imaginaires. Il s’agit néanmoins d’une véritable histoire russe. »

Extraits:

Personne ne sait rien en Russie, il faut faire avec ou s’en aller.

Entre nos murs transparents comme tissés d’air étincelant, nous vivons à la vue de tous, toujours inondés de lumière. Nous n’avons rien à nous cacher les uns aux autres.

— Je ne savais pas que vous collectionniez des livres anciens.
Je ne cessais de prononcer des évidences.
— Je ne les collectionne pas. Je les lis. Il s’agit de deux choses différentes.

Dans les années vingt, Zamiatine et Staline sont deux artistes d’avant-garde qui rivalisent pour la suprématie.

Dans l’œuvre stalinienne, il n’y a de place pour les instincts bestiaux que d’un seul. On applique à la lettre l’injonction de Lénine : « il est nécessaire de rêver », mais le seul rêve permis est celui de Staline ; tous les autres doivent être supprimés.

« Tu sais que les fonctionnaires du Parti se divisent en deux catégories, n’est-ce pas ? — Oui, papa, tu me l’as déjà dit. — Les bons à rien et les prêts à tout. 

Tu ne contrôles pas les choses qui arrivent, pire, tu n’es même pas capable de savoir si elles sont bonnes ou mauvaises. Tu es là, tu attends une chose, tu la désires de toutes tes forces. Elle se produit enfin et, juste après, tu te rends compte que ta vie est gâchée. Ou le contraire. Le ciel te tombe sur la tête et après un peu de temps tu te rends compte que c’est la meilleure chose qui pouvait t’arriver. Crois-moi, la seule chose que tu peux contrôler c’est ta façon d’interpréter les événements.

Voyez-vous, l’élite soviétique, au fond, ressemblait beaucoup à la vieille noblesse tsariste. Un peu moins élégante, un peu plus instruite, mais avec le même mépris aristocratique pour l’argent, la même distance sidérale du peuple, la même propension à l’arrogance et à la violence. On n’échappe pas à son propre destin et celui des Russes est d’être gouvernés par les descendants d’Ivan le Terrible. 

Ça peut sembler paradoxal, mais la maladie n’est pas forcément une chose sérieuse. Le sérieux, l’effort, le travail sont les prérogatives des gens en bonne santé ; ceux qui sont en train de mourir n’ont plus rien à faire, ils peuvent enfin profiter de leurs journées.

L’imprévu a toujours été une des grandes qualités de la vie russe, mais à cette époque elle atteignit son paroxysme.

Les aspirations accumulées de tout un pays, immergé depuis des décennies dans la sénescente torpeur communiste, convergeaient ici. Et au centre il n’y avait pas la culture, comme le croyaient les intellectuels convaincus d’hériter du sceptre et qui n’avaient rien hérité du tout. Au centre, il y avait la télévision. Le cœur névralgique du nouveau monde qui, avec son poids magique, courbait le temps et projetait partout le reflet phosphorescent du désir.

Cela les rassurait que parmi nous il se trouve quelqu’un qui avait connu l’ancien monde. Et vous savez quoi ? Cela me rassurait, moi aussi. Chaque fois qu’un de ces personnages qui semblaient sortir d’un livre de Gogol prononçait le nom de mon père, je me sentais pénétré d’une chaleur qui me ramenait à mes années d’enfance, aux manteaux de fourrure et aux voitures de service, aux pirojki et aux côtelettes de la rue Granovskovo.

Mets-toi une chose en tête, Vadia, les marchands n’ont jamais dirigé la Russie. Et tu sais pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas capables d’assurer les deux choses que les Russes demandent à l’État : l’ordre à l’intérieur et la puissance à l’extérieur.

Tu sais quelle est la différence ? Que les espions cherchent des informations exactes, c’est leur métier. Le métier des gens du contre-espionnage en revanche est d’être paranoïaques. Voir des complots partout, des traîtres, les inventer quand on en a besoin : ils ont été formés comme ça, la paranoïa fait partie de leurs obligations professionnelles.

— Je ne suis pas un politologue, mais en tant que joueur d’échecs, je dirais que c’est plus ou moins le contraire d’une partie. Aux échecs, les règles restent les mêmes mais le vainqueur change tout le temps. Dans votre démocratie souveraine, les règles changent, mais le vainqueur est toujours le même. »

 

Info: (source Wikipedia)
Dans Le Mage du Kremlin (2022), de Giuliano da Empoli, Vadim Baranov est présenté comme celui qui a le plus aidé Poutine à asseoir son pouvoir. Vadim Baranov écrivain n’a rien à voir avec le roman de Guiliano da Empoli..
« Le personnage principal de l’intrigue, Vadim Baranov est fictif, mais il partage de nombreux traits communs avec Vladislav Sourkov »

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