Rushdie, Salman « La cité de la victoire » (2023) 333 pages

Auteur : Issue d’une famille aisée, Salman Fredich Rushdie quitte son pays à l’âge de treize ans pour vivre au Royaume-Uni. Il y étudie à la Rugby School puis à King’s College, Cambridge. Il travaille un temps comme publicitaire chez Ogilvy & Mather. Sa langue maternelle est l’ourdou, mais la majeure partie de son œuvre est écrite en anglais. En 1988, la publication des Versets sataniques soulève une vague d’indignation dans le monde musulman. En novembre 1993, à la suite d’une vague d’assassinats d’écrivains en Algérie, il fait partie des fondateurs du Parlement international des écrivains (International Parliament of Writers), une organisation consacrée à la protection de la liberté d’expression des écrivains dans le monde. L’organisation est dissoute en 2003 et remplacée par l’International Cities of Refuge (ICORN).
Ses écrits : Grimus, 1975, science-fiction ; Les Enfants de minuit (1981 Booker Prize) – La Honte (1983) – Les Versets sataniques (les cent premières pages) (1988) – Le Dernier Soupir du Maure (1995) – Haroun et la mer des Histoires (1991) – La Terre sous ses pieds (1999) – Furie (2001) – Shalimar le Clown (2005) – L’Enchanteresse de Florence, (2008) – Autobiographie : Joseph Anton (2012), Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits (2016) – La maison Golden House (2018) ( liste non exhaustive) – Quichotte (2020) – La cité de la victoire (2023) – Le couteau. Réflexions suite à une tentative d’assassinat (2024). (En italique sans liens : lus avant la création du blog)
Actes Sud – 06.09.2023 – 333 pages
Résumé :
Dans le Sud de l’Inde au XIVe siècle, à la suite d’une bataille quelconque entre deux royaumes aujourd’hui oubliés, une fil-lette de neuf ans fait une rencontre divine qui va changer le cours de l’histoire. Après avoir assisté à la mort de sa mère, la petite Pampa Kampana, accablée de chagrin, devient le véhicule d’une déesse qui se met à parler par la bouche de l’orpheline. Lui accordant des pouvoirs qui dépassent l’entendement de Pampa Kampana, la déesse lui annonce qu’elle contribuera à l’essor d’une grande ville appelée Bisnaga – littéralement « cité de la victoire » -, la merveille du monde.
Au cours des deux cent cinquante années suivantes, la vie de Pampa Kampana se confond avec celle de Bisnaga, depuis sa création à partir d’un sac de graines magiques jusqu’à sa chute tragique de la manière la plus humaine qui soit : l’hubris de ceux qui détiennent le pouvoir. En donnant vie, par ses chuchotements, à Bisnaga et à ses habitants, Pampa Kampana tente de remplir la mission que la déesse lui a confiée : faire des femmes les égales des hommes dans un monde patriarcal.
Mais toutes les histoires échappent à leur créateur, et Bisnaga ne fait pas exception. Tandis que les années passent, que les dirigeants vont et viennent, que des batailles sont gagnées et perdues, et que les allégeances changent, le tissu même de Bisnaga devient une tapisserie de plus en plus complexe, abritant en son coeur Pampa Kampana. Brillamment présentée comme la traduction d’une épopée antique, cette saga au confluent de l’amour, de l’aventure et du mythe atteste du pouvoir infini des mots.
Mon avis:
Enorme coup de coeur pour ce conte fantastique qui est aussi un conte philosophique et une belle métaphore du monde dans lequel nous évoluons. J’ai tout aimé ! C’est foisonnant, intelligent, bien écrit, dépaysant, historique et en même temps terriblement actuel !
Tout commence au Sud de l’Inde au XIVème siècle, juste avant la naissance de la cité de Bisnaga, littéralement « la cité de la victoire », cité qui va sortir de terre après que Pampa Kampana aie semé des graines magiques.
Mais cette cité n’est pas une invention de l’auteur et certains personnages ont existé. Entre 1343 et 1565 ce fut l’un des plus importants empires du monde. Il y eu bien des portugais marchands de chevaux qui ont transité par la ville et l’ont décrite et des guerres meurtrières.
Sommes nous dans l’imaginaire ou dans le réel ? Un mélange des deux… Avec en plus le coté trame historique.
J’ai adoré faire la connaissance de Pampa Kampana, qui a été habitée par une déesse quand elle était petite et en a été transformée. Elle a reçu des pouvoirs magiques, le pouvoir des graines, celui de la métamorphose, de communiquer avec la nature et les animaux et les oiseaux, le don de modifier les pensées des gens en leur chuchotant des suggestions qu’ils prendront pour leurs propres idées et d’autres… Elle a aussi la jeunesse éternelle , qu’elle vivra comme une malédiction Va-t-elle réussir à faire des femmes les égales des hommes ?
Va-t-elle réussir à contenir l’extrémisme et l’intolérance? Si Bisnaga est sous un gouvernement de religieux fanatiques, il y aura la chasse aux sorcières, les femmes seront à la maison, la culture et les arts n’auront plus leur place, l’histoire sera réécrite… Si Pampa est dans les coulisses du pouvoir, elle sera cité de la liberté, de la glorification des arts et de l’amour, de la reconnaissance de la valeur des femmes, de la tolérance et de l’ouverture d’esprit.
Un âge d’or est toujours suivi par une période de chaos, et le cycle se répète.. Pampa va devoir s’exiler dans « la forêt des femmes », pour renaître plus tard, un endroit où Pampa et ses filles vont se réfugier, sous la protection de la déesse Aranyani; dans ce lieu tous les végétaux sont habités par des esprits, et les hommes qui y pénètrent risquent de perdre leur masculinité si ils ne sont pas purs. Mais un danger guette la forêt : Les singes roses à courte queue…
C’est la lutte entre culture et barbarie, ouverture d’esprit et obscurantisme, liberté et endoctrinement, lucidité et aveuglement, tolérance et sectarisme, haine et amour…
Un livre fabuleux et politique à la fois, imaginaire et historique, féérique et que je vous laisse découvrir dans sa diversité.
« Pampa était un des noms locaux de la déesse Parvati et son amant Shiva, le puissant seigneur de la danse en personne »,
Extraits:
Qu’est-ce que l’être humain ? se demanda-t-il. Je veux dire, qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Sommes-nous tous issus de graines, tous nos ancêtres étaient-ils des légumes si nous remontons assez loin en arrière ? Ou bien descendons-nous des poissons ? Sommes-nous des poissons qui avons appris à respirer ? Ou peut-être sommes-nous des vaches qui avons perdu nos mamelles et deux de nos pattes. D’une certaine manière, je trouve l’hypothèse légumière la plus dérangeante. Je n’ai pas envie de découvrir que mon arrière-arrière-grand-père était une aubergine ou un pois.
— Les choses sont plus simples pour les légumes, songea Bukka. Vous avez vos racines et vous savez donc où est votre place. Vous poussez, vous réalisez votre objectif en vous multipliant puis en étant consommés. Mais nous n’avons pas de racines et ne voulons pas être mangés. Alors comment devons-nous vivre ? Qu’est-ce qu’une vie humaine ? Qu’est-ce qu’une bonne vie et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Quelles sont l’identité et la nature de ces milliers de gens que nous venons de faire naître ?
Ils ont simplement besoin de quelqu’un pour leur murmurer à l’oreille leurs propres rêves.
Les premiers occupants arrivent chargés d’images du monde dans leurs bagages, avec des choses venues d’ailleurs plein la tête, mais le nouvel endroit leur paraît étrange, ils ont du mal à croire en lui, même s’ils n’ont nulle part ailleurs où aller et ne peuvent être personne d’autre. Ils se débrouillent de leur mieux avec leur héritage et puis ils commencent à l’oublier. Ils en racontent une partie à la génération suivante, ils oublient le reste et les enfants en oublient encore davantage et modifient leur état d’esprit, mais ils sont nés ici, c’est là toute la différence, ils sont de cet endroit, ils sont cet endroit et cet endroit est eux, et leurs racines en se développant apportent à ce lieu la nourriture dont il a besoin, alors il fleurit, bourgeonne, il se met à vivre et lorsque les premiers occupants disparaissent, ils peuvent partir heureux car ils savent qu’ils ont initié quelque chose qui va perdurer.
Les gens neufs ont besoin d’histoires qui leur racontent qui ils sont vraiment, honnêtes, malhonnêtes ou entre les deux. Toute la ville disposera bientôt d’histoires, de souvenirs, d’amitiés, de rivalités. On ne peut pas attendre une génération entière pour que la ville devienne réelle.
“Parle-nous plutôt des gens au visage anormalement pâle, les Européens blancs, les Anglais roses, de leur caractère peu fiable et de leurs perfidies.”
Très souvent elle avait l’impression d’être un moyen destiné à une fin, un profond canal où le fleuve du temps pouvait s’engouffrer sans inonder ses berges, un récipient incassable où l’on avait entassé l’histoire à coups de pelle. Sa véritable identité demeurait incompréhensible, on ne pouvait pas l’approcher comme si elle-même brûlait dans un brasier.
“Il n’y a aucun accommodement possible avec le dieu des Arabes”, lui avait dit fermement Vidyasagar. Pourtant le saint homme était attiré par l’usage du principe monothéiste et avait élevé l’adoration de la forme locale du seigneur Shiva au-dessus de toutes les autres divinités. Il avait aussi observé avec intérêt les vastes assemblées de prières des fidèles du dieu arabe. “Nous n’avons rien de semblable, fit-il remarquer à Hukka, mais nous devrions.” L’introduction du culte collectif de masse fut une innovation radicale que l’on commençait à connaître sous le nom de Nouvelle Religion et que désapprouvait violemment La Protestation, tous les tenants de l’Ancienne Religion dont les pamphlets insistaient sur le fait que dans la Vieille, et donc Véritable, Religion, le culte de Dieu n’était pas une affaire publique mais privée, une expérience reliant le fidèle dans son individualité avec Dieu et personne d’autre, et ces gigantesques assemblées de prière étaient en réalité des rassemblements politiques déguisés, ce qui était un détournement de la religion mise au service du pouvoir.
Depuis qu’ils sont devenus de petits rois dans leurs petites forteresses, ils ont oublié leurs racines
À ma cour régneront la poésie et la musique et je bâtirai aussi de grands monuments. Les arts ne sont pas des frivolités comme les dieux le savent bien. Ils sont essentiels à la santé d’une société et à son bien-être.
Dans l’empire de Bisnaga, dit-elle dans son adresse au conseil, les femmes ne sont pas traitées comme des sujets de seconde zone. Nous ne sommes ni voilées ni cachées. Beaucoup de nos femmes sont des personnes de haute éducation et de grande culture.
Quand on a vécu dans l’ombre pendant une éternité, la lumière du soleil est trop forte à supporter.
Et puis du temps a passé et cela calme les passions. D’ailleurs les gens oublient. L’histoire est le résultat non seulement de l’action des gens mais aussi de leur oubli.
Et c’est à une multitude qu’elle devait s’adresser et cette fois elle allait devoir persuader un grand nombre d’entre eux que le récit cultivé, bienveillant, raffiné qu’elle proposait valait mieux que le récit officiel, étroit, sectaire et, selon elle, barbare, qui avait cours. Il n’était pas du tout certain que les gens allaient choisir le raffinement contre la barbarie.
Tout le monde ne souhaitait pas réfléchir, préférant manger et dépenser. Tout le monde ne voulait pas aimer ses voisins. Certains préféraient la haine.
Le moment est proche où les dieux doivent se retirer du monde et ne plus interférer dans son histoire. Très bientôt les humains, et les singes de toutes les couleurs d’ailleurs, vont devoir apprendre à se débrouiller sans nous et à forger leurs propres histoires.
J’ai appris que les communautés bâties par les hommes sont basées sur l’oppression de la multitude par une minorité et je n’ai pas compris. Je ne comprends toujours pas pourquoi la multitude accepte cette oppression. Peut-être parce que quand elle ne l’accepte pas et qu’elle se révolte, il s’ensuit une oppression plus sévère que celle qu’elle a renversée.
— J’ai toujours pensé qu’une femme pouvait développer ses racines en elle-même, dit Pampa Kampana, et non se définir par sa présence auprès d’un homme, quel qu’il soit, fût-il un roi.
“Si l’on doit faire un mensonge de taille, dit-elle, mieux vaut le cacher au milieu d’une foule de vérités inattaquables.”
Info :
Vijayanagara (du sanskrit « Cité de la Victoire »), aussi connue en français sous les noms de Bisnaga ou Bisnagar, et de Narsingue, est une ancienne cité qui fut la capitale du royaume de Vijayanagara. Elle est située dans le sud de l’Inde, dans la région du Deccan et au nord-est de l’actuel l’État du Karnataka. (Source Wikipédia)
One Reply to “Rushdie, Salman « La cité de la victoire » (2023) 333 pages”
j’ajoute que le lire en cette période politique instable est vraiment prenant.