Bazterrica, Agustina « Les indignes » (2025) 192 pages

Bazterrica, Agustina « Les indignes » (2025) 192 pages

Autrice : Agustina Bazterrica est née à Buenos Aires en 1974. Elle a fait des études d’art avant de travailler dans le secteur culturel et siège au jury de plusieurs prix littéraires.

Romans : « Cadavre exquis », son premier roman, a remporté le prestigieux prix Clarín en 2017 –  « Les indignes » 2023 –

Flammarion – 08.01.2025 – 192 pages (« Las indignas » 2023  traduit par Margot Nguyen Béraud)

Résumé:

Au sein de la Maison de la Sororité Sacrée, les coups de fouet de la redoutable Soeur Supérieure rythment le quotidien strictement réglé des « indignes ». Pétries de jalousie, elles se tendent des pièges cruels dans l’attente de savoir qui sera la prochaine heureuse élue à rejoindre les « Illuminées ». C’est le voeu le plus cher de la jeune femme qui raconte cette histoire, au fil d’un journal dans lequel elle s’épanche nuit après nuit, au péril de sa vie.
Peu à peu lui reviennent en mémoire les souvenirs d’avant l’effondrement du monde, avant que la Maison de la Sororité Sacrée ne s’impose comme l’ultime refuge. Un jour, elle découvre une errante aux abois et l’aide à intégrer la communauté. Alors qu’un lien étroit se noue entre elles, il apparaît vite que Lucía est spéciale. Et que son arrivée apporte enfin une lueur d’espoir dans un monde de ténèbres.
A travers cette nouvelle dystopie aussi envoûtante que glaçante, Agustina Bazterrica nous interroge sur les croyances, les règles et les hiérarchies que nous mettons en place pour faire société, et offre une vision vertigineuse de notre humanité.

Mon avis: Un roman futuriste, une dystopie féministe post-apocalyptique  glaçante. L’horreur totale. Il faut avoir le coeur bien accroché pour se lancer dans cette courte (heureusement pour moi) lecture.

J’y ai retrouvé la patte de l’autrice, mais en plus noir… Il faut dire que notre monde noircit aussi… avec le comportement fanatique et dictatorial et le dérèglement climatique qui semble planer de plus en plus sur nos têtes, et dans bien des endroits sur la tête des femmes en particulier…

Dans « Cadavre exquis », le personnage m’avait plu. Là au milieu du déferlement de cruauté, de sang, de violence, de peur, j’ai pas pu m’attacher aux personnages…  Mais c’est un livre qui met en garde contre un monde dictatorial, contre le règne de la terreur et du fanatisme, contre le sectarisme ( un monde qui est en train de faire son retour sur la scène internationale…) Alors ça a fait beaucoup de violence et peu de moments de relâchement dans cette lecture mais cette brutalité n’est peut-être pas si loin de nous. … Dystopie futuriste et violence qui fait fait froid dans le dos! Et plus particulièrement dans le dos des femmes…

Le moins qu’on puisse dire c’est qu’on est projetés dans un monde brutal, une réalité pour le moins gore dans le cadre d’une secte religieuse qui pratique la torture, tant morale que physique. .
Nous sommes dans le monde d’après, notre monde a disparu. Il semble qu’il y aie peu de survivants, que ce soient des êtres humains ou des animaux et que le monde soit devenu toxique (sens propre et figuré). Un groupe vit en communauté dans la « Maison de la Sororité Sacrée » un ancien monastère, dirigé par une Soeur Supérieure qui a tout du tyran et qui transforme le couvent en pur enfer : un monde de violence, de fanatisme, de vénération d’un faux Dieu, de tortures dans un monde de terreur et de châtiments. Dans ce couvent, les femmes acceptées sont divisées en plusieurs groupes avec des caractéristiques  bien spécifiques :il y a 3 Saintes Mineures, les Pleine Aura (qui déchiffrent les signes divins) , et les Elues (mutilées) : celles aux yeux cousus, les tympans crevés, les langues coupées, Celles que l’on appelle les Diaphanes d’Esprit nous voient de de l’intérieur, lisent dans les esprits et font tout pour nous entendre mais ne peuvent plus parler.
Et puis il y a les servantes et « les indignes » dont fait partie notre personnage principal, qui vivent sous la menace de la torture. La jeune femme qui écrit l’histoire qu’elle vit voudrait devenir une Illuminée ; elle signale que tous les livres des moines ont disparu… Bien sûr elle écrit en cachette car c’est interdit. Elle est arrivée comme une « errante », comme les servantes.

Et il y a d’autres personnages : Lourdes qui est la méchanceté en personne; Lucia une errante qui sera la lumière dans la vie de la jeune femme.
Deux mondes qui se croisent. mais qui sont bien séparés. Que ce passe-t-il derrière la grosse porte close, territoire secret du nouveau Dieu et des « élues » ? Est-ce l’endroit le plus sécher du Monastère, est-il possible d’en sortir une fois qu’on y a été accepté?
Une ambiance bien mortifère et glauque dans ce monastère, qui semble à premier abord un refuge après la destruction du monde réel suite à une série de catastrophes climatiques en chaine… 

Extraits:

Leurs voix savent entonner les notes universelles, vibrer avec la lumière des étoiles (c’est pour cela que leurs yeux sont cousus, afin qu’elles ne soient pas distraites par le monde, qu’elles puissent capter les réverbérations émises par notre Dieu).

Le brouillard est venu des terres ravagées, du monde anéanti. Il est froid, il a la consistance poisseuse des toiles que tissent les araignées, mais il se désagrège entre nos doigts quand nous le touchons. 

Personne ne refuse rien à la Sœur Supérieure. Personne qui souhaite rester en vie.

Revenons au premier sujet, à mon souvenir net. Je l’écris au présent pour le revivre, pour y retourner, comme si ce moment était pris dans une boucle d’éternité.

Sur chaque œil était posé un scarabée en papier, emblème de la résurrection.

C’était à l’époque où j’avais encore une mère qui m’apprenait à lire et à écrire ; qui traitait les livres avec respect et disait que c’étaient des merveilles contenues dans du papier, et les appelait nos amis ;

Pourquoi prendre de tels risques avec ce livre de la nuit ? Mais j’en ai besoin, car si j’écris, c’est que c’était réel, si j’écris, nous ne serons peut-être pas juste un rêve contenu dans une planète, un univers caché dans l’imagination de quelqu’un qui vit dans la bouche de Dieu.

Mais je savais très bien que la pitié est de la dynamite silencieuse qu’on vous loge dans le cœur, quand elle explose, on ne peut plus en rassembler les morceaux.

Nous avons pleuré Circé, pleuré cette petite fille que j’ai été, pleuré pour la douleur qui ne part pas, qui se cramponne, au plus profond, pleuré pour toutes les années où je n’ai pu me souvenir de rien, rien de ce qu’on m’avait fait, rien de ce que j’avais vécu avant d’arriver à la Maison de la Sororité Sacrée.

Écrans noirs et silence. C’est ce que disait maman, écrans noirs et silence, puis elle me montrait son téléphone inutile, me racontait comment était le monde d’avant, comment les gens faisaient tout sur ces écrans, comment on avait cru dans certains pays que l’électricité avait été coupée à cause des progrès de l’Intelligence artificielle, pour que cessent de se propager sa domination, son indépendance, ses velléités d’asservissement de son créateur. Et comment, après la grande coupure définitive, il a été impossible de rétablir les choses, de reconstruire, de redémarrer le monde, car la nature avait fait le reste, à un degré inédit de dévastation.

Je n’ai pas envie d’écrire ce qui suit, mais je vais le faire, car les mots que ces papiers contiennent sont comme des gouttes, de petites gouttes noires, ocres, bleues, rouges, qui diluent, brièvement, le tourment, cette douleur semblable à une furie silencieuse.

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